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Le combat inégal des professeurs contre la dopamine des réseaux sociaux

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

« Même le meilleur professeur ne saura construire des cours de trois heures qui seront comparables à la même durée de vidéos TikTok », écrit l’autrice.

Professeure au collégial, Laurence Morency-Guay constate les effets néfastes des écrans sur ses élèves.

 

Laurence Morency-Guay

Laurence Morency-Guay Professeure de psychologie, doctorante en psychopédagogie et autrice

La place des écrans préoccupe beaucoup (et avec raison), et on en parle quand il est question du développement des enfants, car la littérature démontre qu’elle l’affecte directement. J’aimerais toutefois qu’on n’oublie pas les adolescents et les jeunes adultes, car eux aussi sont touchés par leur utilisation, sans compter qu’ils sont des utilisateurs assidus de différentes technologies. Au Québec, les adolescents de 12 à 17 ans consacrent en moyenne cinq heures au quotidien aux écrans, selon Statistique Canada⁠1.

Chez les jeunes adultes, les écrans occupent également une place considérable : 97 % des internautes de 18 à 34 ans utilisent quotidiennement les réseaux sociaux et 73 % estiment passer trop de temps devant les écrans, selon les données les plus récentes de l’Académie de la transformation numérique de l’Université Laval⁠2.

Quand je constate des comportements qui semblent se cristalliser depuis les dernières années chez mes étudiants de niveau collégial, je ne peux faire autrement que d’y voir un lien avec la tendance à remplir les temps libres par l’utilisation des téléphones intelligents.

Comment maintenir l’intérêt et la motivation pour le contexte scolaire quand, durant plusieurs heures tous les jours, l’adolescent ou le jeune adulte peut faire défiler du contenu bref et hautement stimulant et s’administrer une forte dose de dopamine, l’hormone du plaisir ? Même le meilleur professeur ne saura construire des cours de trois heures qui seront comparables à la même durée de vidéos TikTok : les plans de cours sont construits selon les devis ministériels et non pas un algorithme finement aligné avec les intérêts et les habitudes de son utilisateur.

Compétences sociales

C’est aussi alarmant de constater la détresse des étudiants qui doivent s’adresser directement à leurs pairs ou à leurs professeurs : comme ils sont habitués à communiquer en ligne, les compétences sociales en prennent un coup. Une salutation dans le blanc des yeux est devenue rare, les étudiants entrant plutôt dans la salle de classe les yeux rivés à leur téléphone. Ils préfèrent aussi envoyer un message qui ressemble à un texto au lieu de poser une question en personne à leur professeur.

Et que dire du développement de la pensée critique et des capacités de réflexion ?

À une époque où les réseaux sociaux nous présentent des contenus courts, rapides et simplifiés, et où l’intelligence artificielle peut fournir des réponses presque instantanément, quelle place laisse-t-on à la recherche, au questionnement, à l’analyse et à la construction de son propre raisonnement ?

Je constate que mes étudiants semblent irrités et impatients quand je consacre des activités au processus plutôt qu’au résultat.

Prendre le temps d’identifier des mots clés pertinents, naviguer dans des bases de données et lire plus que le résumé des articles pour se faire une idée sur un sujet est perçu comme inutile : à quoi bon si ChatGPT peut trouver quelques sources et en relever les faits saillants en quelques clics ?

C’est sans compter l’exposition aux discours masculinistes, homophobes, transphobes et à d’autres contenus discriminatoires, parfois amplifiés par les algorithmes, qui peuvent contribuer à façonner les représentations sociales, les attitudes et les valeurs des jeunes. Il y a 10 ans, les discussions dans mes cours étaient généralement ouvertes et respectueuses. Tristement, dans les dernières années, elles sont plutôt tendues, et ça, c’est quand plus de deux étudiants osent prendre la parole.

J’espère sincèrement que les mesures visant à limiter l’utilisation du téléphone intelligent au secondaire contribueront à faire évoluer les habitudes numériques des jeunes, et que cette réflexion se poursuivra au-delà des murs de l’école. Parce qu’à l’heure actuelle, je suis inquiète de ce que j’observe chez mes étudiants de niveau collégial, se situant entre l’adolescence et le début de l’âge adulte. Il ne faut pas les oublier dans les réflexions entourant la place des écrans au quotidien !

1. Lisez « Le temps d’écran a-t-il une incidence sur les jeunes ? »

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