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LA FORMATION TECHNIQUE AU COLLÉGIAL : OBSERVATIONS DU COMMISSAIRE AU DÉVELOPPEMENT DURABLE
Un texte de Paul Lanoie, Ph. D.
Commissaire au développement durable
Vérificateur Général du Québec
En novembre 2018, le Vérificateur général du Québec publiait les résultats d’un audit sur la formation technique au collégial. En tant que Commissaire au développement durable, je souhaiterais partager avec vous mes observations relatives à cet audit, en mettant en évidence les enjeux de développement durable et les considérations à long terme entourant la formation technique.
Le rapport d’audit de la vérificatrice générale soulignait, notamment, que « les analyses du ministère de l'Éducation et de l'Enseignement supérieur (MÉES) et des collèges audités ne leur permettent pas de s’assurer que l’offre de formation technique correspond aux besoins du marché du travail » (VGQ, 2018, p. 3). Mes observations visent à offrir une réflexion complémentaire pour faire ressortir les conséquences d’une telle déficience.
D’abord, j’exposerai les liens entre la formation technique, le développement durable et les différentes stratégies gouvernementales. Par la suite, cet article abordera successivement le rôle de la formation technique dans le dynamisme des régions et l’intégration du développement durable dans les programmes d’études.
Liens entre la formation technique, le développement durable et les stratégies gouvernementales
Les liens entre la formation technique au collégial et plusieurs principes de la Loi sur le développement durable motivent mon intervention. Le premier d’entre eux est l’« accès au savoir »; évidemment, la formation technique y contribue, comme elle favorise l’« efficacité économique » dans la mesure où une main-d’œuvre bien formée peut influencer la productivité d’une organisation ou sa capacité à innover. Par exemple, des diplômés qui ont acquis des compétences en matière de développement durable pendant leurs études peuvent introduire de nouvelles pratiques dans leur environnement de travail.
Mon intervention est aussi motivée par la place qu’occupe l’éducation et la formation technique dans les différentes dans les stratégies gouvernementales comme la Stratégie gouvernementale de développement durable 2015-2020 (MELCC, 2015). Ainsi, la deuxième orientation de la stratégie, « Développer une économie prospère d’une façon durable – verte et responsable », se décline en cinq objectifs, dont au moins un est fortement associé à la formation technique, soit l’objectif 2.4, « Développer et mettre en valeur les compétences permettant de soutenir la transition vers une économie verte et responsable ». D’ailleurs, le MÉES a introduit cet objectif dans son plan d’action de développement durable 2016-2020 (MÉES, 2016), ainsi que trois actions pour y contribuer,dont l’action « Analyser les moyens pour la prise en compte du développement durable dans le cadre du développement des programmes d’études professionnelles et techniques et réviser les documents méthodologiques afférents ».
De plus, la sixième orientation de la stratégie gouvernementale, « Assurer l’aménagement durable du territoire et soutenir le dynamisme des collectivités », compte l’objectif 6.2, « Renforcer les capacités des collectivités dans le but de soutenir le dynamisme économique et social des territoires », qui peut être associé à la capacité des collèges de contribuer à la vitalité des régions, notamment par la formation technique. D’ailleurs, le Plan stratégique 2017-2022 du MÉES (2018) fait référence à cette orientation avec son objectif 6.4.1, « Renforcer le rôle de l’enseignement supérieur en matière d’innovation et de développement social et économique des régions ». Dans la même veine, soulignons que la Stratégie gouvernementale pour assurer l’occupation et la vitalité des territoires 2018-2022 (MAMH, 2017) indique clairement que la formation fait partie des priorités et des besoins de plusieurs régions.
Rôle de la formation technique dans le dynamisme des régions
Le rapport d’audit fait état de lacunes pouvant nuire à un arrimage optimal entre la formation technique offerte et les besoins du marché du travail, et ce, autant pour ce qui est du nombre de diplômés que pour les compétences recherchées. Le rapport mentionne certains éléments problématiques, dont les deux suivants :
• Le modèle utilisé par le MÉES pour déterminer les besoins du marché du travail présente des limites pouvant avoir un impact sur l’atteinte de l’équilibre entre le nombre de diplômés et les besoins de main-d’oeuvre.Entre autres choses, les données utilisées par le MÉES pour alimenter son modèle, notamment pour l’évaluation des besoins régionaux et ceux des secteurs émergents, ne sont pas complètes pour certains programmes.
• Les collèges audités ne disposent pas en temps opportun de toutes les données sur les besoins de main-d’oeuvre qui leur seraient nécessaires pour vérifier l’adéquation de leurs programmes avec les besoins des employeurs et appuyer la prise de décision.
• Le ministère n’évalue pas l’arrimage des compétences visées par les programmes avec les exigences du marché du travail selon une fréquence et avec une couverture suffisantes pour pouvoir s’assurer de la qualité des programmes.
Chacune de ces lacunes accroît le risque que les formations offertes ne soient pas bien alignées sur les besoins de l’emploi. En particulier, il y a un risque que la formation technique au collégial ne contribue pas autant qu’elle le pourrait au développement économique et social des régions. Pourtant, comme mentionné précédemment, le dynamisme économique et social des territoires est un enjeu de développement durable présent dans la stratégie gouvernementale que le MÉES a reconnu dans son plan stratégique.
La Loi sur les collèges d’enseignement général et professionnel reconnaît d’ailleurs que les collèges peuvent contribuer à la vitalité des régions. Les éléments suivants peuvent attester de cette contribution :
• La proximité des collèges peut faciliter la poursuite d’études supérieures pour bon nombre d’étudiants. Il s’agit d’un facteur contribuant à la persévérance scolaire et à la rétention des jeunes diplômés en région. En outre, la répartition des collèges et des programmes d’études sur tout le territoire a pour effet d’attirer des étudiants dans toutes les régions du Québec. En effet, ces derniers étant intéressés par des programmes de formation spécialisés, souvent liés à l’économie d’une région, sont aussi intéressés par les perspectives d’emplois qui y sont rattachées dans cette région. D’ailleurs, il existe une plus grande probabilité qu’ils s’y enracinent et qu’ils contribuent à la création et au succès d’entreprises locales.
• Les collèges recrutent de plus en plus d’étudiants à l’international. La venue d’étudiants étrangers est bénéfique à plusieurs égards. Par exemple, elle sensibilise l’ensemble des étudiants et la communauté à la diversité des cultures, permet de maintenir l’offre éducative des collèges et favorise le développement régional.
• Les programmes d’études techniques offerts dans les collèges, notamment à la formation continue, visent à répondre aux besoins régionaux et sectoriels, par exemple ils fournissent des stagiaires compétents aux entreprises régionales.
• Plusieurs collèges, en particulier ceux des régions plus éloignées, mettent à la disposition de leur communauté leurs infrastructures culturelles et sportives. Dans les communautés de petite taille, cet accès peut s’avérer utile, puisque ce sont souvent les seules infrastructures accessibles à proximité.
Comme les programmes préuniversitaires principaux (sciences humaines et sciences de la nature) sont offerts dans une très grande majorité des collèges, ce sont surtout les programmes de formation technique, menant à un DEC ou à une AEC, qui façonnent la personnalité des collèges et contribuent plus spécifiquement au dynamisme de leur région. Il devient donc essentiel que plus d’efforts soient investis afin de permettre un arrimage optimal entre la formation technique offerte et les besoins du marché du travail dans les régions.
Enrichissement de la formation technique par l’apport du développement durable
Il existe un certain consensus sur le fait que le développement durable devrait occuper plus de place dans le monde de l’éducation. D’ailleurs, le plan stratégique du MÉES y fait référence : « En septembre 2015, lors du Sommet des Nations unies sur le développement durable, les États membres ont adopté un nouvel objectif mondial, celui d’assurer l’accès de toutes et de tous à une éducation de qualité et de promouvoir les possibilités d’apprentissage tout au long de la vie, pour que les étudiants deviennent des citoyennes et des citoyens responsables et actifs au sein d’une société engagée dans le développement durable. Ce principe de durabilité souligne aussi la nécessité d’actions structurantes appuyées par l’engagement et la mobilisation de tous les acteurs et partenaires du monde de l’éducation » (MÉES, 2018, p.10).
L’intégration du développement durable dans les programmes de formation technique peut certainement bonifier l’apprentissage. Par exemple, les étudiants en technologie de la mécanique du bâtiment ou de l’architecture ont intérêt à se familiariser avec les nouvelles façons de faire associées à la construction et à la rénovation durable. Il en va de même pour ceux qui étudient en gestion et technologies d’entreprise agricole, qui ont avantage à mieux connaître les modes de production agricole durable.
Des initiatives en ce sens ont d’ailleurs vu le jour. Par exemple, un cégep fait valoir qu’il a entrepris une démarche spécifique d’intégration du développement durable dans son programme de gestion et technologies d’entreprise agricole, alors qu’un autre annonce une démarche similaire dans son programme de technologie d’analyses biomédicales. Toutefois, l’audit a montré que l’intégration du développement durable au cours du développement et de la révision des programmes n’est pas systématique. Entre autres choses, le MÉES n’a pas établi de critères pour prioriser ses travaux de développement et de révision des programmes, dont des critères liés aux préoccupations de développement durable, alors qu’il l’a prévu dans son plan d’action de développement durable 2016-2020.
Comme les programmes techniques conduisant à un DEC ou à une AEC mènent directement au marché du travail pour la majorité des diplômés, ceux qui n’auront pas été initiés au développement durable pendant leurs études seront moins susceptibles de développer, sur le marché du travail, une sensibilité aux enjeux de développement durable. Ce faisant, ils seront moins en mesure d’influencer leur milieu de travail pour qu’il soit davantage orienté vers le développement durable.
Pourtant, il serait envisageable d’intégrer plus systématiquement le développement durable aux formations techniques. Un point de départ pourrait être d’évaluer la démarche conçue pour intégrer les enjeux de santé et sécurité au travail aux programmes d’études professionnelles et techniques. En effet, en 2005, le MÉES et la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail1.ont signé l’Entente administrative en vue d’améliorer l’intégration de la santé et de la sécurité au travail dans la formation professionnelle et technique(MELS et CSST, 2005). Celle-ci prévoit qu’au moment de développer ou de réviser un programme d’études techniques, le ministre s’assure de la collaboration de la Commission pour préciser les éléments permettant d’intégrer adéquatement au programme des compétences en prévention des risques professionnels liés à l’exercice du métier visé.
Conclusion
Avec ce texte, j’ai voulu offrir une réflexion complémentaire au rapport de la vérificatrice générale sur la formation technique au collégial.À mon avis, il est important de viser le meilleur arrimage possible entre la formation technique offerte et les besoins du marché du travail des régions ainsi qu’une plus grande intégration du développement durable aux formations techniques. J’invite les décideurs du secteur collégial à agir en ce sens.
Notice biographique
Paul Lanoie est commissaire au développement durable au bureau du Vérificateur général du Québec depuis septembre 2016. Auparavant, il était professeur titulaire d’économie à HEC Montréal.
1. À l’époque, ces organismes s’appelaient respectivement le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport et la Commission de la santé et de la sécurité du travail.
Références bibliographiques
MINISTÈRE DES AFFAIRES MUNICIPALES ET DE L’HABITATION. Stratégie gouvernementale pour assurer l’occupation et la vitalité des territoires 2018-2022, Québec, MAMH, 2017 [https://www.mamh.gouv.qc.ca/fileadmin/publications/occupation_territoire/strategie_ovt_2018-2022.pdf].
MINISTÈRE DE L’ÉDUCATION, DU LOISIR ET DU SPORT et COMMISSION DE LA SANTÉ ET DE LA SÉCURITÉ DU TRAVAIL.Entente administrative en vue d’améliorer l’intégration de la santé et de la sécurité au travail dans la formation professionnelle et technique, s.l., 2005 [https://www.cnesst.gouv.qc.ca/Publications/800/Documents/dc_800_211.pdf].
MINISTÈRE DE L’ÉDUCATION ET DE L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR. Plan stratégique 2017-2022, Québec, MÉES, 2018 [https://cdn-contenu.quebec.ca/cdn-contenu/adm/min/education/publications-adm/plan-strategique/plan_strat_2017-2022.pdf?1554139231].
MINISTÈRE DE L’ÉDUCATION ET DE L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR. Plan d’action de développement durable 2016-2020, Québec, MÉES, 2016 [http://www.education.gouv.qc.ca/fileadmin/site_web/documents/psg/politiques_orientations/padd_2016-2020.pdf].
MINISTÈRE DE L’ENVIRONNEMENT ET DE LA LUTTE CONTRE LES CHANGEMENTS CLIMATIQUES. Stratégie gouvernementale de développement durable 2015-2020, Québec, MELCC,2015 [http://www.environnement.gouv.qc.ca/developpement/strategie_gouvernementale/strategie-dd.pdf].
VÉRIFICATEUR GÉNÉRAL DU QUÉBEC. Rapport du Vérificateur général du Québec à l’Assemblée nationale pour l’année 2018-2019.Novembre 2018, Québec,VGQ, 2018 [http://www.vgq.gouv.qc.ca/fr/fr_publications/fr_rapport-annuel/fr_2018-2019-novembre2018/fr_rapport2018-2019-novembre2018.pdf].


